Les anti-passe sanitaire sont-ils si minoritaires que ça ?

Les anti-passe sanitaire sont-ils si minoritaires que ça ?

par Frédéric Sirgant

C’est entendu : si les anti-passe sanitaire ne sont pas tous des antisémites ou des bas de plafond, une chose est certaine, ils sont minoritaires, et même très minoritaires. Gabriel Attal l’a dit. Olivier Véran aussi. Donc, c’est vrai.

Et c’est même certifié par la caution d’éminents intellectuels. Le sociologue Gérald Bronner, par exemple, dans le JDD : « Les manifestants contre le passe sanitaire sont une minorité dans notre pays. La majorité des Français approuve ce dispositif. Et dans la partie de la population qui n’approuve pas, il n’y a qu’une petite minorité qui va manifester ; et au sein de cette minorité, une minorité encore est anti-vaccination et conspirationniste. Pourtant, on leur donne une visibilité maximale. C’est la tyrannie des minorités de faire passer de la visibilité pour de la représentativité. Ils existent mais ils sont si bruyants qu’on a tendance à croire qu’ils sont représentatifs. »

On appréciera le raisonnement : minorité d’une minorité d’une minorité. La sociologie façon poupée russe. On appréciera aussi l’analyse sur la tyrannie des minorités. Utilisable pour (contre ?) d’autres minorités visibles ? Et très bruyantes ? Pas certain qu’on entende alors M. Bronner.

Mais revenons à nos anti-passe dont la partie émergée sont ces 200.000-400.000 manifestants des samedis d’août 2021. Deux questions agitent ceux qui, une fois encore, n’ont pas vu venir la vague . Qui ? Et combien ? « Qui ? » est devenu une question risquée. Mais quand il s’agit de savoir qui se cache derrière ces anti, elle ne gêne plus personne. Et nous sommes à peu près tous d’accord avec Nicolas Gauthier : un improbable mélange d’écolos, de nationalistes, de libéraux, de LFI et de RN. Ce qui les unit ? L’anti-macronisme et une même défiance vis-à-vis des élites. On y trouve aussi des familles inquiètes, des gens n’ayant jamais manifesté. Tous unis derrière un mot magique que l’on pensait bien rangé au fronton des mairies : « liberté ». Mot d’ordre qu’exécute sèchement notre sociologue : « Mais c’est une absurdité. Il est évident que la proposition du passe sanitaire est moins liberticide que l’obligation vaccinale. Le plus liberticide, c’est la présence du virus, les couvre-feux, les confinements. Le passe sanitaire est une étape intermédiaire douloureuse mais obligatoire. » On ne voit plus trop où est la sociologie, là-dedans. Mais passons.

Pour le « combien », la question a été réglée, elle aussi. Minoritaires, nous assure-t-on. Du ministre au sociologue. Le tout validé par un sondage IFOP pour le JDD : 50 % contre, 34 % pour. Effectivement, si en plus on se dit que dans ces 34 % il y a la carpe et le lapin, on peut dormir tranquille à l’Élysée.

Mais le même sondage permet de relativiser fortement cette vision d’anti-passe minoritaires. En effet, il révèle aussi qu’à la question « Le passe sanitaire va créer deux catégories de citoyen », les Français répondent « oui » à… 68 % ! À « Il y a d’autres moyens de lutter contre l’épidémie que le passe sanitaire » : « oui » à 57 %. « Chacun est responsable de sa propre santé et le gouvernement n’a pas à imposer d’obligation dans ce domaine » : 56 %. « Le gouvernement complique inutilement la vie quotidienne des Français » : 53 %. « Le passe sanitaire est une atteinte aux libertés » : 53 %. Et même sur « Les mesures du gouvernement sont dangereuses car elles poussent à utiliser un vaccin sur lequel on manque de recul » : 50 %.

Il y a donc bien des façons de rendre minoritaire un mouvement dont les idées essentielles sont, selon ce sondage, majoritaires. Tricher sur les chiffres des manifestants. Et ne pas regarder les réponses qui vous dérangent. Cela doit s’appeler un biais cognitif, ce truc dont Gérald Bronner est spécialiste. Les majorités que l’on ne saurait voir se cachent parfois dans les détails des sondages.

Mais la contradiction de l’opinion révélée par ce sondage entre une hostilité globale vis-à-vis du mouvement et une approbation majoritaire des grandes thèses qu’il défend s’explique peut-être, une fois encore, par son manque d’incarnation, de débouché politique, de véritable leader. Une perspective difficile à envisager, vu son caractère hétéroclite et son dénominateur commun centré sur la défiance. Il n’empêche : à quelques mois de la présidentielle, les principes forts qu’il défend peuvent très bien alimenter un véritable programme. De rupture, évidemment.

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