Et maintenant, la psychiatrisation des opposants

Et maintenant, la psychiatrisation des opposants

Quand on vit dans un paradis, où les opportunités se multiplient, où la vie est à la fois sereine, paisible et remplie de ces bonheurs simples qui lui donnent un sens inné de complétude, où chaque minute est un jeu, chaque relation un plaisir renouvelé (dans le respect des gestes barrières et de la distanciation sociale, n’oublions pas), où la liberté, l’égalité et la fraternité sont totales et garanties, on est assez mal venu d’émettre une critique, aussi argumentée soit-elle.

En fait, on est plus que mal venu, on est carrément fou.

Oui, vivre dans un éden sur Terre et trouver malgré tout de quoi se plaindre mérite amplement les moqueries voire l’opprobre et, si l’on s’acharne, cela peut même amplement justifier l’internement : lorsque la raison, qui a permis à ce paradis luxuriant d’exister, vient à manquer, il est temps de laisser faire ceux qui savent réparer sinon les âmes au moins les esprits par le truchement habile de petites pilules et de chemises bien serrées.

C’est sur ce prédicat d’une logique imputrescible que sont donc fondés certains des principes d’action de notre Grande et Belle République française, surtout ces dernières années. J’en veux pour preuve l’étonnante régularité de ces petits épisodes étonnants où l’on apprend que certains individus sont ainsi envoyés en hôpital psychiatrique pour y traiter l’un ou l’autre cas de cette étrange folie qui consiste à ne pas voir le monde tel que le voient les gens biens comme il faut, au premier rang desquels les autorités gouvernementales en général et Emmanuel Macron en particulier.

On se rappellera ainsi qu’en 2017, l’auteur de lettres menaçantes envoyées au couple Macron avait été rapidement placé en internement psychiatrique (dont il avait fini par s’évader).

On se souviendra aussi de l’amusante péripétie survenue à Marine Le Pen qui s’était retrouvée convoquée à un examen psychiatrique suite à sa publication sur Twitter d’une image terroriste en provenance de Daech. Bien évidemment, les journalistes de l’époque s’empressèrent de rappeler que la procédure normale en cas de publication d’une image choquante pouvait en effet déboucher sur ce genre d’examen pour déterminer si la femme politique avait subi une abolition temporaire de son discernement. Et si vous ne vous souvenez que de cet aspect et pas du fond de l’affaire et des raisons qui poussèrent Marine Le Pen à publier de telles photos, c’est normal puisque c’était probablement le but même de la manœuvre.

Plus récemment, on retrouve comme un motif similaire avec cet homme qui, ayant jeté un œuf sur Emmanuel Macron lors d’une visite à Lyon, aura lui aussi subi une analyse psychiatrique qui conclura rapidement à l’abolition de son discernement, abolition qui le conduira directement à l’asile psychiatrique le plus proche afin de remettre un peu de discernement dans ce petit crâne finalement moins plein que l’œuf projeté sur le Président de la République.

Ce cas fut rapidement suivi quelques semaines plus tard d’un nouveau cas de discernement brutalement aboli pour un autre homme qui aura eu la folie de crier « Macron démission, Benala en prison » à proximité d’un direct télévisé en pleine rue et qui se sera retrouvé rapidement pris en charge par une solide équipe psychiatrique locale.

Rassurez-vous : ces envois en psychiatrie ne se résument pas à ces quelques cas pittoresques puisqu’on peut facilement y ajouter les cas, maintenant trop nombreux pour être simplement listés ici, de tous ces couteaux brutalement déséquilibrés ou de ces véhicules devenus méchamment fous et qui font assez régulièrement les manchettes de nos journaux stables et sains. Ainsi, la dernière attaque au couteau ne pourra se passer d’un examen psychiatrique de l’agresseur, dont on comprend que pour se lancer dans de tels gestes, il ne devait pas aller tout à fait bien.

L’aspect commode de cette dernière remarque est qu’elle peut finalement s’appliquer à absolument tous les gestes violents et qu’à force d’examiner de plus en plus précisément les aspects psychiatriques, on doit se ranger à l’évidence qu’il n’y a finalement jamais autre chose qu’une abolition de la raison, du discernement au moment où les uns et les autres se lancent dans des gestes irréparables. Peu importe le passif, la bouffée délirante est toujours possible et peut bien mener à l’atroce, grâce à un habile examen psychiatrique, l’internement devient une solution tout à fait envisageable. Les proches de Sarah Halimi ont d’ailleurs pu l’apprécier à sa juste valeur.

Il arrive un moment où l’on se demande qui peut encore être tenu responsable pour ses actes. Étrange démocratie où la psychiatrisation de l’adversaire n’est plus une chose rare mais devient de plus en plus banale et s’étend des terroristes et autres assassins à couteaux tirés jusqu’aux citoyens mécontents et politiquement opposés aux mesures de plus en plus contraignantes prises par le pouvoir actuel…

Difficile de ne pas voir dans cette tendance inquiétante ce dont on avait jadis pu entendre parler de l’autre côté du Rideau de fer, dans cette Union soviétique qui pratiquait assez hardiment la psychiatrie punitive pour se débarrasser des dissidents, des intellectuels gênants et des concurrents politiques devenus encombrants…

Ne nous leurrons pas : l’actuelle psychiatrisation des opposants n’est en pratique que l’étape suivante, plus visible et plus brutale de la psychiatrisation lente, larvée mais évidente des débats qui s’est développée depuis quelques années un peu partout dans la société occidentale en générale et française en particulier.

En effet, il ne s’agit guère d’autre chose lorsque certains médias, certaines célébrités de plateau télé et certains politiciens s’écrient, l’œil tremblant et la lippe furieuse, qu’untel est un complotiste, que telle nouvelle est une « fake news » ou une « infox » et que quiconque la relaie n’est qu’un conspirationniste ou un fou qu’il est nécessaire de mépriser ou mieux, de faire taire.

La pensée alternative n’est plus permise et le curseur du loufoque a été agressivement déplacé depuis le domaine de l’incohérent et du grotesque jusqu’au delà de la frontière du rationnel pour venir s’établir à peine en décalage avec le discours officiel de telle façon que la moindre déviation de ce dernier, du « narratif » en vogue, ce discours un peu trop différent soit immédiatement taxé de folie, actuellement rebaptisée « conspiration », « théorie du complot » et autre sobriquet d’actualité.

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